Publié par Pierrot le Chroniqueur

Variation du nombre de contributeurs à la Wikipedia anglophone

Variation du nombre de contributeurs à la Wikipedia anglophone

Si vous suivez mon flux scoop.it (et pas seulement), vous avez pu vous rendre compte que la presse focalise actuellement son questionnement sur Wikipédia sur un possible déclin de cette dernière, en axant essentiellement son propos sur un article intitulé "The Decline of Wikipedia" de Tom Simonite, publié dans le MIT Technology Review. Et aussi, sur le fait que certains "contributeurs" ne sont pas vraiment là pour écrire une encyclopédie neutre. Mais restons sur le premier. Alors, en vrai, de quoi parle-t-on ?

 

Plongée dans l'article1

Il est assez "amusant" pour moi de lire sous la plume d'un tiers, et concernant la version anglophone (on peut dire, pour paraphraser les informaticiens, le coeur du système Wikimedia), des phrases que j'aurais pu écrire. Et que de fait, j'ai écrites directement ou indirectement. Tom Simonite met en fait les doigts sur les défauts originaux de l'encyclopédie, que certains considèrent comme des "avantages". Dès le début, "When a major news event takes place, such as the Boston Marathon bombings, complex, widely sourced entries spring up within hours and evolve by the minute", est de fait indiqué comme caractéristique du fonctionnement actuel de Wikipédia (et, si on lit la suite du texte, regretté), comme le fait que puisque constituant la principale source "gratuite" utilisable d'informations, c'est la seule ou peu s'en faut qui soit immédiatement relayé par Siri, Google ou autres moteurs de recherche, comme des faits avérés ("straight-up facts"). Nous sommes ici typiquement dans l'opposition entre l'immédiateté caractéristique de la dépêche d'agence et le recul temporel (comprendre l'accumulation et la confrontation des sources) nécessaire à la construction de Wikipédia. Ne serait-ce que pour respecter le principe de neutralité. Plus que ça, si l'on regarde bien, le fait même de la reprise de Wikipédia en tant que source fiable par des moteurs de recherche fait que Wikipédia peut devenir sa propre source, directement ou indirectement. C'est totalement incohérent, et opposé au principe même de sourçage.

Le paragraphe suivant est un reproche on ne peut plus classique fait à Wikipedia, et on ne peut plus classiquement évacué quand on le sort dans une discussion sérieuse sur le sujet. L'auteur rappelle que des sujets sur les Pokemon et les actrices pornographiques sont bien plus développés que des sujets "classiques" (comprendre, ne relevant pas de la culture populaire2), comme ceux liés à l'Afrique sub-saharienne, pour reprendre l'exemple cité3. Et enfonce le clou par deux fois : "Authoritative entries remain elusive" (les entrées majeures restent peu satisfaisantes) et pire "Of the 1,000 articles that the project’s own volunteers have tagged as forming the core of a good encyclopedia, most don’t earn even Wikipedia’s own middle-­ranking quality scores." (des 1000 articles que les propres volontaires du projet ont ciblés comme étant le coeur d'une bonne encyclopédie, la plupart n'atteignent pas les critères de qualité moyenne propres à Wikipédia"). Un raison à ça ? Les participants s'avèrent incapables de fixer des standard fixes, et de les respecter. On ne peut pas dire que le constat soit à décharge pour les Wikipédiens4.

Cependant, la raison immédiatement pointée, la bureaucratie décourageant les nouveaux arrivants, est à mon sens une réponse très américaine (oserais-je dire républicaine ?) à un problème un tout petit peu plus complexe que ça. Sert-elle à introduire la réponse de la Wikimedia Foundation à ce constat, à savoir une modification du site (des sites) et non une modification des comportements (ce qu'elle ne pourrait5 pas faire) afin de pérenniser Wikipédia ?

 

Au fil du texte, au fil de l'eau...

Si on en croit l'auteur, qui nous rappelle quelques faits, Wikipedia constitue (constituait) une sorte de bulle de l'internet d'avant (comprendre celui du modem à 56 kbits/s, que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître) : un système essentiellement textuel, voire même un peu "programmatique", ouvert à toutes les participations. Une bulle tueuse, en raison de son apparente gratuité : elle a signé la disparition d'autres encyclopédies, en ligne ou non, comme la défunte Encarta de Microsoft. Une sorte d'utopie anarchiste (en fait non, mais c'est mon opinion personnelle6), à croissance très rapide sinon exponentielle, que cela soit en termes de pages ou de contributeurs. Et en déclin depuis 2007, selon une étude citée.

Et la réponse est : si Wikipedia décline, c'est en raison de deux facteurs : le mauvais accueil des nouveaux arrivants, et le manque de femmes (en fait, trop de "Blancs" occidentaux "Another 2011 study, from the University of Oxford, found that 84 percent of entries tagged with a location were about Europe or North America", comme relevé par une personne dans une réponse à un de mes billets). La preuve, "Antarctica had more entries than any nation in Africa or South America." (l'Antarctique a plus d'entrées que toute nation d'Afrique ou d'Amérique du Sud). C'est vrai que c'est quasi-imparable, à ce niveau. Et surtout exemplaire comme non-argument. C'est d'ailleurs une des raisons qui à mon sens rendent la Wikimedia Foundation (WMF) plus prudente qu'Aaron Halfkaler et collaborateurs, auteurs de l'étude citée7.

La réponse majeure de la WMF, telle que présentée par l'auteur de l'article, au problème de cette perte de nouveaux contributeurs est la mise en place du "Visual editor", visant à faciliter l'édition et donc la création de contenu... Cette mesure, ainsi que les modalités de son application, sont contestées au moins par une partie de la communauté anglophone (pour ne parler que d'elle), pour qui la WMF n'a pas tenu compte des remarques issues de leurs travaux sur le sujet.

 

On nous noie sous la bureaucratie, que j'vous dis

Mais, souligne un contributeur irlandais interrogé par l'auteur (?), ce qui fait fuir le nouvel arrivant, c'est la BU-REAU-CRA-TIE. Celle qui pousse des gens plus anciens (mais pas tous), quand ils discutent d'un problème, à sortir des abréviations absolument incompréhensibles8 pour le pauvre ch'tit nouveau, qui devra aller LIRE, et là c'est vraiment au-delà du compréhensible et de l'humainement acceptable, les règles régissant Wikipédia. Car comme soulevé, il apparait comme plus facile d'asséner ces abréviations que d'avoir une discussion constructive... Mais serait-il plus facile de s'épargner une discussion laborieuse à défaut de constructive si ces règles avaient été lues ? Sans doute. Nous sommes loin d'un modèle de régulation absolue et parfois absurde.

Cependant, à ce moment de l'article, quelques remarques de plus ou moins bon sens semblent se dégager (enfin, on touche presque aux deux tiers). Je vais ici les résumer brièvement :

  • les retours via Google ou Siri sur les articles de Wikipedia ne servent à rien. Puisque non communiqués aux Wikipédiens. Cela vaut aussi pour les retours "lecteurs" sur Wikipédia (bien sûr mis en place par les francophones alors que les anglophones étaient en train de fortement contester le leur).
  • on arrive à confondre les mécanismes anti-vandalismes et le temps nécessaire à créer un bon article.
  • quand moins de gens travaillent, moins de travail est fait. Sans rire.
  • Jimmy Wales veut des nouveaux arrivants.
  • Il est nécessaire de diversifier la communauté des Wikipédiens.
  • Wikipedia reste une exception d'internet, des sites comme Facebook étant agrégatifs plutôt que collaboratifs9.

L'article se termine sur plusieurs considérations qui font un peu cliché, mais que je ne trouve pas fondamentalement erronées. A savoir que Wikipédia n'est pas sur le point immédiat de disparaître (faisant partie d'une infime minorité de sites internet), qu'elle constitue la source principale d'information pour l'internaute moyen. Je suis par contre beaucoup plus mitigé sur les affirmations suivantes : Wikipédia est la meilleure encyclopédie que l'on pourrait avoir et qu'elle serve à démocratiser (disons plutôt rendre accessible) le savoir.

 

Au final

Si on lit l'article, on ne peut être certain que d'une seule chose : l'auteur ne se positionne pas réellement sur l'existence ou non d'un déclin de Wikipedia. Il se base d'ailleurs sur un nombre étonnament peu élevés de sources : Sue Gardner, Aaron Halfkaler, Jimmy Wales et Oliver Moran. On peut penser également qu'il a dû consulter quelques pages de discussion sur la version anglophone. Par contre, je pense que pour comprendre les péripéties wikipédiennes (et se prononcer sur un éventuel déclin), il vaut mieux connaître un peu le fonctionnement de Wikipédia (les commentaires de l'article sont d'ailleurs éclairants).

Ainsi, prendre l'étude d'Aaron Halfkaler de manière brute (à savoir seulement les conclusions biaisées qui en découlent) permettrait seulement d'en tirer la conclusion du manque d'attraction pour les nouveaux. En fait la question de l'attraction de nouveaux contributeurs ne peut pas être découplée avec la qualité de ces personnes, et de leur respect des règles wikipédiennes.

Il n'a pas été non plus abordé l'aspect de collaboration réelle et des objectifs poursuivis. Dans la réalité du fonctionnement de l'encyclopédie en ligne, la question du travail commun se pose : on ne peut déplorer la piètre qualité d'articles fondamentaux et encourager sciemment la création de pages quasiment vides (pour une partie non négligeable pas admissible), ce qui relève souvent d'une opposition entre un travail collaboratif, justement, et un travail solitaire (voire même parfois automatisé, ce qui pose un autre problème). On ne peut non plus concevoir de groupements de contributeurs s'opposant de facto à des règles fondamentales de l'encyclopédie en ligne, par exemple sur la neutralité de point de vue. On ne peut enfin concevoir d'actions de promotions de la participation à Wikipédia si les messages qui sont passés sont à l'opposé des règles de base de l'encyclopédie3.

 

Le rappel

Wikipédia décline-t-elle ? Pas forcément. Elle est en train de troquer, sans doute, une communauté de participants de la deuxième voire troisième vague avec une nouvelle. Et cette nouvelle vague (pour ses éléments vraiment intéressés par l'aspect d'encyclopédie) se trouve confronté à une problématique qui n'est pas si nouvelle que ça : que faire, comment être utile, lorsque des bases nombreuses ont été posées pour de nombreux sujets visibles et importants ?

Wikipedia est maintenant très loin d''une pomme est un fruit".

 

Notes et références

Illustration issue de Wikimedia Commons, sous licence CC by S.A. 3.0 (travail personnel de EpochFail).

1. Ou Wikipedia vs. Wikinews et Wikipédia : culture populaire vs. culture "classique".

2. Le populaire s'opposant ici au terre-à-terre, sans doute

3. A ce propos, on pourra consulter quelques appréciations sur le projet Afripédia (ou plutôt, sur une communication à revoir) porté par Wikimedia France dans ce blog.

4. Certains objecteront que la généralisation est abusive. Certes, mais à ce niveau de généralité, on n'a pas le temps de trier le bon grain de l'ivraie.

5. Ce qui dans l'absolu, est faux.

6. L'idée même d'élections et de rôles définis et disposant de "pouvoirs" en interne la contredit de facto.

7. Qui se termine d'ailleurs par "While we do not suggest that the rules of Wikipedia be open to reinterpretation by newcomers, we advocate that concern should be allocated for newcomers with a legitimate interest in changing the way that Wikipedia works. We argue that these results suggest how important it is that newcomers have a say in how they are treated." Autrement dit, bien qu'il ne soit pas suggéré que les règles de Wikipedia soient ouvertes à la réinterprétation par les nouveaux arrivants, ils devraient avoir leur mot à dire sur la façon dont ils sont traités (et donc pourquoi pas changer les règles de fonctionnement de Wikipédia). Quand même. Notons qu'il ne me semble pas que les auteurs se soient interrogés plus que ça sur la nature des nouveaux-arrivants (figure 2), etc.

8. Enfin si elles ne sont pas liées ou que l'impétrant ne souhaite pas aller plus loin. Dans ce cas, il faudra rejeter la faute sur l'ancien, comme toujours.

9. Toutefois, si l'on regarde plus finement Wikipédia, il n'est pas certain que le fonctionnement soit réellement collaboratif.

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Vyadik 06/12/2013 00:41

Il faudrait aussi prendre en compte le fait que l'apparition des nouveaux projets de Wikimédia entraîne forcément un déclin du nombre de contributeurs sur Wikipédia sans que cela ne veuille dire une baisse de Wikipédistes.

Pierrot le Chroniqueur 06/12/2013 10:13

Les énergies sont en effet déployées ailleurs. Reste que le projet central, c'est Wikipédia.

Feldo 30/10/2013 00:12

Il ne faut pas non plus oublier qu'il s'agit là du nombre de contributeurs sur la Wikipédia anglophone, et que celle-ci abrite de nombreux contributeurs issus de pays dont l'anglais n'est pas la langue maternelle de ces populations. Je crois d'ailleurs avoir lu quelque part il y a plusieurs semaines (mois ?) que le déclin de la Wikipédia anglophone était compensé par la croissance des projets des autres langues. Il n'y aurait donc pas un déclin de Wikipédia, juste des migrations et un attrait de contributeurs sur les autres projets Wikipédia/Wikimedia.

Pierrot le Chroniqueur 30/10/2013 10:23

Il est vrai que la version francophone, par exemple, ne semble pas subir de diminution du nombre de ses contributeurs.