Publié par Pierrot le Chroniqueur

Encore une preuve étonnante du pouvoir d'anticipation appliquée, citée par notre ami anglophone Antandrus dans sa 21e observation sur le comportement des Wikipédiens, qui lui-même fait référence à un célèbre moraliste français, La Rochefoucauld1. D'où mon titre, qui fait un raccourci que d'autres blogs m'envieraient presque2. Contrairement à d'habitude, je ne vais pas citer Antandrus, mais La Rochefoucauld lui-même3, évitant ainsi les aller-retour entre les langues qui pourraient dénaturer le propos initial (comme ici) :

Il n'y a point de sots si incommodes que ceux qui ont de l'esprit. La Rochefoucauld, Maximes, n° 451

Personnellement, je lis et j'applique cette maxime à plusieurs niveaux (en prenant de manière volontaire une interprétation très large de l'esprit évoqué), en ce qui concerne Wikipédia (et pas que Wikipédia). Je vais essayer de détailler ici ma vision de la chose.

Premier niveau de lecture
Il est question de "ceux qui ont de l'esprit". Une communauté comme celle des Wikipédiens (et d'ailleurs, des autres projets Wikimedia) ou plus largement, des communautés virtuelles telle qu'on les trouve sur la toile, ont comme caractéristiques principales dans notre propos d'être ouvertes4 et de permettre à ses utilisateurs de contribuer sous pseudonymes5. Ce qui veut dire, si on le traduit, que n'importe qui peut prétendre à une identité réelle ou supposée, avec des compétences affirmées ou non. Cela, je le rappelle, a quelques conséquences positives (avoir une vie professionnelle ou personnelle cloisonnée de Wikipédia) ou mais aussi des négatives (l'affaire Essjay, par exemple).
Pour ce niveau, c'est l'affirmation des compétences6 qui est en ligne de mire (on affirme avoir de l'esprit, donc) ou si on veut, l'argumentateur d'autorité (supposée). Un des problèmes, reconnu par les Wikipédiens eux-mêmes7, de Wikipédia est que certains pans de l'encyclopédie - ou d'ailleurs le travail collaboratif - attirent peu de spécialistes (au sens large aussi) du thème développé, pour des raisons multiples. Aussi, on peut voir des "niches" occupées par des personnes qui proclament être capables de fournir un travail encyclopédique ... sans qu'il existe de garanties sérieuses sur leur travail. C'est d'autant plus vrai que le sujet est perçu comme populaire (on pourra se référer à certains projets, par exemple).
Le seul moyen de brider les non-compétents serait de voir émerger une masse critique de compétents réels (en gros, les experts ou spécialistes). Qui sauront, pour le coup, faire la part des choses. Hélas, il est parfois très difficile d'identifier ces utilisateurs, et encore plus difficile à faire comprendre à certains contributeurs que non, ils n'y comprennent vraiment rien8.

Deuxième niveau de lecture
En fait, ce serait plutôt un niveau un bis, en rebondissant sur la dernière remarque. Lors de mes entretiens sur le problème des sources, quelques uns de mes interlocuteurs wikipédiens9 m'ont indiqué avoir vu à plusieurs reprises (et je confirme la chose) des déploiements d'arguments d'autorité injustifiés. Autrement dit, des personnes sans doute très compétentes10 dans leur domaine propre viennent se poser en experts dans d'autres domaines pour lesquels leur expertise justement est nulle ou quasiment. Ce problème n'est pas l'apanage de Wikipédia et, ironiquement, frappe de plein fouet un projet qui voulait écarter les risques de l'anonymat et de la non-expertise, (Citizendium par exemple)
Et dans ce cas, l'incommodité est poussée à un niveau très élevé.


1. D'ailleurs, son article est à recycler, avis aux courageux ...
2. Presque, à condition de passer moins de temps à déverser du fiel sur les autres.

3. Ou himself, c'est selon.
4. Participation libre, ou presque.
5. L'anonymat complet n'est jamais une réalité, sur internet.
6. J'affirme, donc je puis.
7. Identifier un problème, c'est se donner la possibilité de le résoudre, n'est-ce pas ?
8. Et les exemples sont nombreux. Hélas.
9. Car je n'ai pas consulté que des Wikipédiens.
10. Enfin ... Euh. La frontière avec le premier cas est floue, quand même.

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Rama 15/10/2008 21:46

A l'époque de la Rochefoucauld, « esprit » a le sens d'« humour », particulièrement de scarcasme au tac au tac.

Sous cet angle, sa maxime se plaint de gens imbéciles sur le fond mais virtuoses sur la forme, qui arrivent à ridiculiser ou faire perdre de vue un propos pertinent en le voilant avec une blague superficielle (et oppose donc « esprit » et savoir).

Pierrot le Chroniqueur 15/10/2008 22:03



Oui ça je sais : c'est bien pour ça que je parle d'élargissement par rapport à la définition originale. En plus, je voulais mettre en relation (prétention d')expertise et verve.