Publié par Pierrot le Chroniqueur

Je lisais l'autre jour, pendant mon temps libre (car on fait ce qu'on veut de son temps libre), l'hebdomadaire Marianne (numéro du 4 au 10 mai). J'y ai découvert, pages 72 à 75, une interview du politologue (entre autres) Emmanuel Todd, qui s'est révélée fort intéressante et instructive. Intitulée "Good bye Hollande", elle a permis à l'ancien héraut de la "fracture sociale" d'y livrer une analyse d'Européen de moins en moins convaincu, avec au passage l'étalement de sa déception envers François Hollande, et une violente charge contre l'Allemagne et son patronat, coupables à ses yeux d'être les véritables maîtres de l'UE et de l'y précipiter dans un véritable gouffre économique et politique. L'ensemble, comme souvent chez Emmanuel Todd, est percutant, intéressant, convaincant, mais péchant par un ton trop excessif et exagéré, avec la mise en exergue de beaucoup d'évidences qu'il n'est pas obligé de (toutes) partager ...

Mais je m'arrêterai là, car ce n'est pas du tout l'objet de ce blog de se livrer à des analyses politiques, approfondies ou non, et qui valent ce qu'elles valent. Non, ce qui m'a surtout intéressé, et qui sera aussi votre cas, ami Wikipédien, c'est qu'Emmanuel Todd a, au cours de son propos, cité par deux fois Wikipédia dont il s'est manifestement servi comme d'un outil de travail et d'information. Plus précisément d'informations factuelles sur des personnes notables. Premier extrait, alors qu'il est en train de parler de la réforme du système bancaire récemment réalisée par le gouvernement de Jean-Marc Ayrault : "la réforme a été neutralisée par la toute fraîche députée PS Karine Berger qui, je cite Wikipédia, avait auparavant travaillé pour Euler Hermes, filiale du groupe allemand Allianz, aidée par son associée Valérie Rabault, venue, elle, de la Société générale et de BNP Paribas". Le démographe et sociologue poursuit ensuite un peu plus loin, cette fois en dénonçant une sclérose due à la porosité entre la haute administration et le système bancaire : "l'incarnation totémique du système français, c'est Michel Pébereau, devenu le parrain de ce petit monde. Je cite là encore sa fiche Wikipédia : « Michel Pébereau quitte l'administration pour rejoindre le Crédit commercial de France en 1982. Il mène à bien la privatisation de deux banques dont il sera le PDG : le Crédit commercial de France, de 1986 à 1993, puis la Banque nationale de Paris (1993), devenue BNP Paribas en 2000, qu'il préside de 1993 à 2003 »".

L'interview a dès lors ceci d'intéressant qu'elle montre à quel point il est important pour Wikipédia d'être avant tout un vecteur d'informations générales et encyclopédiques. Il y a régulièrement des débats interminables pour savoir si tel ou tel élément, souvent récent, est encyclopédique, doit ou non être incorporé, et on exagère à outrance le supposé devoir d'information de Wikipédia que d'aucuns voudraient transformer en organe de presse parmi d'autres. Non, Wikipédia n'est pas un organe de presse. Wikipédia est là pour centraliser et transmettre le savoir vérifiable, pour proposer au lecteur des éléments généraux qui le dispenseront de chercher à droite à gauche. Bref pour faire un véritable travail encyclopédique qui, pour le coup, ne souffre d'aucune contestation. Avec ce genre d'articles, Wikipédia boxe tout simplement dans la catégorie du Who's who, avec la différence appréciable qu'il s'agit d'un de ses avatars parmi d'autres. Avec la différence fondamentale que l'accès y est gratuit. Et le résultat est là : avant, les "élites intellectuelles" comme Emmanuel Todd consultaient le Who's who. Aujourd'hui, elles vont sur Wikipédia. Comme tout le monde. C'est un des aspects de la "révolution culturelle" (et numérique) à laquelle Wikipédia a (un peu) contribué, et je vous renvoie pour une belle analyse (que je partage sur un certain nombre de points, mais pas tous) sur ce vaste sujet au dernier billet de l'ami Juraastro.

 

Note : la photo d'Emmanuel Todd en médaillon est issue de Commons. Elle est placée sous licences Cecill et Creative Commons Attribution-Share Alike 2.0 France par son auteur, Rama.

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