
Continuons donc le laïus initié
ici, sur un sujet relativement complexe, mais essentiel : les sources des articles.
Sources et sujets ...
Il va de soit (encore que) toutes les sources ne donnent pas les mêmes rivières ou les mêmes fleuves. Il en va de même pour la documentation nécessaire à la construction d'un article : toutes les sources ne se valent pas ou ne sont pas adéquates. Pour donner un exemple précis en cette période post-Jeux olympiques de Pékin, il est douteux que l'Equipe soit un média valable pour parler de la situation politique en Chine populaire
18. Je vais traiter des grandes familles de sujets, cela sera plus simple. Enfin façon de parler.
Les sources (secondaires) les moins sujettes à caution (et non pas exemptes, la nuance est d'importance) sont les sources professionnelles, comme je l'ai exprimé plus haut, en raison de la présence d'un lectorat averti et supposé réactif (et donc d'apporter un démenti) et surtout d'un comité de lecture, constituant un filtre supposé être efficace. Abordons dès à présent le thème des sciences dures (physique, chimie, et sciences de la vie pour faire simple, les mathématiques étant aussi assimilées bien que certains prétendent qu'elles ne constituent pas une science).
Les sciences dures ont ceci de relativement agréable qu'elles sont basées sur la démonstration (au sens large) et la mesure (quantification, diront les puristes). Enfin dans l'idéal. La majorité des publications professionnelles ne souffrent donc pas d'un biais idéologique (on parle bien ici des sciences dures, et non d'
études des sciences dures) à l'exception possible des sujets de pointe. Qui ne sont a priori pas idéaux pour une encyclopédie (et ceci est valable pour toutes les disciplines concernées), en raison de l'évolution permanente des bases (théoriques) utilisées, contrairement aux travaux plus classiques, se basant sur des postulats bien définis. Ainsi, il est fort probable
19 qu'un résultat exposé dans une revue scientifique - si, bien sûr, la rigueur scientifique nécessaire est respectée - ne soit pas contestable en tant que tel. Et il convient également de prendre en compte la respectabilité des revues (appelons-la comme ça
20) qui peut indiquer de manière indirecte la qualité d'expertise des auteurs desdits articles. Les publications professionnelles en sciences dures peuvent donc constituer de manière satisfaisante des sources solides pour un article sur Wikipédia. D'autant plus qu'elles constituent déjà une interprétation/analyse des résultats récoltés par ailleurs. Notons qu'il existe des
articles spécifiques dits de revue dont le but est la compilation des articles étant paru sur tel ou tel sujet afin d'en donner une vision d'ensemble, et qui sont donc très intéressants dans une optique encyclopédique.
Les sciences humaines et sociales sont plus problématiques
21 puisqu'elles sont par essence éminemment subjectives, car basées sur un matériel humain. Et se doivent de tendre vers l'objectif, ce qui est la marque/spécificité des sciences en tant que telles. Comme les sciences dures, les sciences humaines sont diffusées au moyen de revues et publications spécialisées (professionnelles) mais, contrairement aux sciences dures, ces publications sont plus ou moins internationalisées suivant les domaines abordés. Il n'est guère surprenant, en effet, de voir que le sujet du droit français soit plus étudié et publié en français,
etc. Si l'habitude de distinguer sources primaires et sources secondaires est sans doute davantage ancrée en sciences humaines et sociales (on fait facilement la différence entre un parchemin du XII
e siècle et un ouvrage d'historien contemporain), la difficulté se situe ailleurs. En effet, contrairement aux sciences dures, les sciences humaines et sociales sont basées sur l'interprétation des sources
22, et comme le matériau est vaste et mouvant, les interprétations peuvent être différentes selon que la personne qui interprète ces sources met en avant tel ou tel aspect, et base sa problématique sur tel ou tel thème. La personne qui souhaite écrire un article sur Wikipédia doit donc avoir tout à fait conscience des postulats de recherche de la personne qui a écrit la source secondaire qu'il va utiliser. Sur un même sujet, plusieurs interprétations peuvent être présentes et parfaitement valables. Ou alors, on a plusieurs interprétations dont certaines sont fausses ou malhonnêtes. Le tri est difficile à faire et demande une connaissance des débats scientifiques en cours pour être pertinent. La source la plus connue n'est pas forcément la meilleure
23, la plus récente non plus (même si dans le cas des publications universitaires c'est normalement un gage de travail sérieux). Globalement, l'essentiel dans un travail de rédaction d'article "littéraire" (je prends cela de manière très large, et cette remarque est bien sûr applicable aussi aux sciences dures), est de s'attacher à très bien connaître la place de sa source secondaire dans la recherche et de ne pas oublier qu'il n'y a pas de vérité objective et démontrable infailliblement, même si la hiérarchisation des conclusions est possible. C'est tout le problème de la mise en perspective, et ça, c'est un problème majeur de Wikipédia.
Perçues comme hors du champ des sciences décrites ci-dessous (à tort ou à raison), les domaines des loisirs (relevant de la musique contemporaine, littérature "non classique", sport et autres, enfin vous voyez) et autres faits non historiques
24 sont, de fait, les pages les plus dures à sourcer sur des données considérées
sérieuses (ou de sources professionnelles, dans le sens utilisé jusqu'ici). Autrement dit, pour du matériel relevant de fait des sciences humaines - comme tout fait humain - de sources secondaires majoritaires. Il est sûr que l'on peut accepter comme fiable (et encore) des faits bruts et généraux. Autrement dit, comme je l'indiquais précédemment ou presque, l'album de X possède Y titres sur sa version datant du Z. Et contrairement à ce que pensent certains, cela s'arrête là ... et ne préjuge en rien de l'admissibilité de la fiche, et je rajouterai, si l'on y pense d'ailleurs,
bien au contraire. Ces fiches combinent plusieurs lacunes importantes du point de vue de leur construction à partir de sources : peu ou pas de sources secondaires (donc avec une partie analytique), sources primaires très souvent biaisées (non, les Inrockuptibles n'est pas un média objectif, et ce n'est qu'un exemple parmi d'autres),
etc. Rien que cela devrait faire s'interroger les Wikipédiens en raison du principe de présentation neutre de l'information (d'une part) et de celui, implicite, de la pérennité de l'information. Ne parlons pas non plus d'une autre notion sous-tendue, la complétude
25.
De manière générale, on se replace dans la problématique de la mise en perspective, comme indiqué ci-dessus, mais à puissance 10, en raison d'une petite cause psychologique indéniable : le Wikipédien moyen semble persuadé qu'accéder à une information est synonyme de sa maîtrise, et ce d'autant plus que cette information sort du champ déclaré des sujets académiques visibles
26.
Validation par les sources : une réalité ou un mirage ?
Toute information écrite doit être sourcée. Une phrase qui revient très souvent sur Wikipédia, comme un mantra, ou comme un onzième commandement
27. Mais qui est à l'évidence souvent ignorée, et pas forcément de façon aussi simple que l'on veut bien le croire. Posons-nous donc quelques questions élémentaires concernant la validation d'une fiche
28 par les sources, et tâchons d'y apporter quelques réponses simples et rapides.
La première de ces questions est :
une source valide-t-elle l'existence d'une fiche ? La réponse est non, car la source proposée doit être en adéquation avec le contenu à construire, ce qui pose le problème de la pertinence (voire de la réalité) des sources et de leur mise en perspective. Des questions déjà évoquées dans ce billet.
Enchaînons avec une autre question, du même acabit (et non pas réciproque) :
une absence de source précise est-elle toujours préjudiciable ? La réponse est, pour moi et pour d'autres
29, non. En fait, il est des informations qui relèvent de l'information courante et presqu'universelle dans une thématique, voire (et presque plus souvent) de la définition. Il est très intéressant, pour donner un exemple concret sur un article que j'ai cité dans ce billet (enfin dans la partie précédente), qu'une ébauche d'article, centrée sur une définition, se voit apposée un bandeau indiquant un manque de sources. Un peu comme si on l'avait fait pour une ébauche d'article sur le triangle se voyait apposer un bandeau de ce genre s'il indiquait : figure géométrique définie par trois points non alignés. Ou le football se joue avec un ballon sphérique. Par contre, il est aussi évident que moins une information est évidente, plus il doit présenter une source sure.
Troisième question :
une surabondance de sources est-elle un gage de sérieux de contenu ? De fait, je suis toujours très étonné de voir qu'un article sur Wikipédia puisse présenter environ 300 sources (si si,
il y en a), sans que cela se fasse vraiment poser de question(s). La réponse est, de manière évidente aussi, non. Contrairement à un corpus plus important comme un article de revue justement ou un ouvrage spécialisé, un article de Wikipédia (et là, je parle d'article sciemment) n'a pas à comporter un nombre de références comparables à celles d'un ouvrage spécialisé ... ou d'un article de revue. Un tel nombre de références indique juste, à mon sens, que certaines sont au mieux des doublons ou des oublis du principe du lien hypertexte. Et ce sans parler de la pertinence réelle des sources présentées. On y revient encore, tiens.
Ces trois questions - et les réponses apportées - pointent toutes vers la question globale de la pertinence, de la réalité et de la hiérarchisation des sources, qui constitue en réalité le fond de la problématique. Et infirment la validation par les sources, argument courant de certains contributeurs
30 pour justifier leurs positions (
je le source donc c'est admissible) dans
l'affrontement inclusionnisme-suppressionnisme. Par contre, il reste souhaitable de pouvoir fournir des références (et plutôt secondaires)
si le moindre doute existe sur une information présentée, mais c'est l'essence même de la construction d'une encyclopédie. Ce qui n'est pas à confondre avec les assertions de tel ou tel contributeur sur les sujets à potentiels trollogènes
31 marqué (et la liste est longue, mais longue), et, de fait, il s'agit d'un travail pouvant s'avérer subtil, mais toujours à différencier du travail inédit. Il reste aussi à rappeler que le lecteur doit rester critique sur sa propre lecture.
18. Quoi que ... Je pense que certaines personnes ne reculeraient pas devant ça.
19. Probable, pas sûr.
20. On parle en anglais d'impact factor ou facteur d'impact, sensé mesurer l'audience de ladite revue, de manière périodique (annuelle, en l'occurrence).
21. Et ce malgré les affirmations de certaines personnes ... Et pas que dans des blogs fantaisistes.
22. Et non sur une lecture de résultats, obtenus par des procédés théoriques ou expérimentaux normalement reproductibles.
23. Et en sciences humaines et sociales, le plus médiatique est rarement le plus juste, d'ailleurs. Par exemple, accorder autant de crédit à un livre de Max Gallo qu'à celui d'un historien certes inconnu du grand public mais chercheur sérieux et reconnu ne devrait pas se voir sur Wikipédia. C'est pas moi qui le dit, mais un de mes consultants.
24. Pour expliquer un peu, de nombreux historiens considèrent qu'il faut une génération soit une trentaine d'années pour qu'un fait soit considéré comme faisant partie de l'histoire. Ca laisse songeur, non ?
25. Autrement dit, l'information présentée se doit d'être la plus complète et la plus cohérente possible.
26. Exception notable : la politique, pour laquelle tout le monde se pense compétent. Au mépris du principe de neutralité, bien sûr.
27. Rien à voir avec le film de Mickaël Youn.
28. As-tu remarqué, ami lecteur, que cela fait plusieurs fois que j'emploie le mot fiche et non le mot article. Ce n'est pas par hasard, et la confusion n'est pas souhaitable. Disons, pour faire simple, que les articles remplissent les critères d'admissibilité et les fiches pas forcément.
29. Certains de mes consultants. Enfin ceux avec qui j'ai évoqué la question.
30. Un petit clin d'œil vers une affaire (imbriquée dans d'autres) récente. Qui, au passage, ne m'étonne pas du tout.
31. Trollogène est synonyme de déclencheur de polémiques. Mais il y a une page pour expliquer tout ce vocabulaire qui semble parfois surréaliste.