
Et qu'est-ce que la
punition antisociale surtout ?
De fait, j'ai repris cette expression à partir d'un article court du journal de vulgarisation scientifique
La Recherche1, lui même
construit à partir d'un article paru dans la fameuse revue
Science2. Journal que j'ai parcouru chez mon coiffeur, comme je le disais il y a peu, lequel coiffeur a eu la
gentillesse de me prêter le numéro en question. Cela apporte immédiatement deux informations cruciales : mon coiffeur est sympathique et mon coiffeur s'intéresse à la science (
a priori).
Et une troisième implicite : il y a peu, tonton Pierrot avait les cheveux qui nécessitaient des soins capillaires. Bref, revenons à notre article court.
Celui-ci se place dans la rubrique
Sapiens, et plus particulièrement dans une sous-rubrique économie. Cela donne un petit indice. En fait, cela traite de la relation entre "punition
sociale" (et son contraire, la "punition antisociale") et les personnes contribuant au bien public. Pour faire simple : si l'on profite des réalisations collectives sans y participer, on est puni
(punition sociale). C'est une constante universelle, affirment les chercheurs. Oui mais voilà, le contraire est aussi une réalité, selon une équipe d'économistes de l'Université de Nottingham
ayant mené une étude sur le sujet, avec 16 groupes test répartis dans le monde entier. Le contraire, c'est la
punition antisociale, c'est-à-dire que si une personne contribue fortement aux
réalisations collectives, elle court le risque de se le voir reprocher. Plus drôle encore : les économistes indiquent que cette dernière tendance est d'autant plus marquée que la
"condamnation collective de comportements frauduleux ou la confiance des citoyens dans leur système légal et judiciaire sont faibles". Et le rédacteur de préciser :
vengeance et
rapport aux règles entrent en jeu dans la mise en place d'une punition antisociale.
Le décor est posé. Mais quel est le rapport avec Wikipédia me diras-tu, lectrice, lecteur ? Pourquoi cet article a-t-il attiré mon attention ? C'est pourtant relativement simple. J'ai parlé à de
nombreuses reprises de thèmes liés, ou je compte bien les aborder. Je vais en récapituler quelques uns :
-
dysfonctionnement du Comité d'arbitrage. Notons que plusieurs arbitrages (récentes ou pas) ne sont pas autre chose que de la punition antisociale tentée et parfois réussie. Et qu'on
touche immédiatement à la problématique de la confiance dans le système de justice évoqué plus haut.
-
recul des administrateurs devant les décisions impopulaires mais nécessaires. En vrac : bloquer tel ou tel utilisateur problématique, traiter les pages à supprimer en suppression ou en
conservation3 sur de vrais arguments (d'ailleurs, je souris en ce moment devant le comportement de l'administrateur Grondin), calmer les trolls et autres entorses aux règles dès le début, et autres ...
-
sacralisation de statuts. On pourra penser bien sûr aux administrateurs et bureaucrates, les plus visibles. Mais rajouter les arbitres et vérificateurs d'adresses IP n'est pas un luxe.
Moins anecdotique, mais tout aussi réelle, la sacralisation des "nouveaux", à qui on permet bien plus qu'à un utilisateur chevronné et reconnu comme utile, au nom du potentiel.
- etc.
Alors ? Bien que la punition sociale soit présente sur Wikipédia, elle est doublée d'une propension à la punition antisociale très forte. Cependant, et je le dis immédiatement pour couper
l'herbe sous le pied de certaines personnes : non, je ne considère pas l'éviction de certains tenanciers de blogs comme de la punition antisociale, bien au contraire. Surtout quand on peut
descendre aussi bas que ce qui est proposé comme contenu.
L'existence même de la punition antisociale sur Wikipédia, même
autoinfligée4 par les utilisateurs, pose donc la question même du fonctionnement de l'encyclopédie en ligne, et
plus précisément de ses modes d'application. Plus inquiétant à mon sens, elle prive par sa nature même le projet de contributeurs positifs (voire de contributeurs en position unique pour apporter
telle ou telle expertise ou éclairage sur un sujet ou un autre), départs qu'il s'avère extrêmement compliqué à remplacer
5. Mais encore faut-il l'admettre.
Ainsi, supposons que nous ayons affaire à un spécialiste reconnu et totalement objectif du français
6, qui se retrouve face à un groupuscule de personnes défendant des positions assez
radicales et aussi ridicules. Exemple pris au hasard, bien sûr
7. Si ce spécialiste se trouve en porte-à-faux avec ces utilisateurs, la situation dégénerera immanquablement, et ce
d'autant plus vite que le spécialiste défendra des positions traduisant la réalité des choses et non la Vérité prônée par ses contradicteurs. Et, au nom d'une notion très particulière, le
consensus orienté
8 appliqué ici au nom d'une vision très particulière aussi, le spécialiste à toutes les chances de se voir montrer la porte. La punition est alors double : on punit un
spécialiste apportant un plus indéniable à Wikipédia en lui en interdisant l'accès (punition antisociale principale), on prive les contributeurs voulant l'amélioration de Wikipédia
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d'un apport positif (punition antisocial secondaire). Et on peut rajouter une récompense antisociale, car les membres du groupuscule seront débarrassés de leur contradicteur.
On ne peut que souhaiter, pour atténuer cette réalité et en accord avec les conclusions présentées par les chercheurs de Nottingham, qu'une réflexion profonde sur le fonctionnement de
Wikipédia soit enfin amorcée par ses utilisateurs. Mais, bien que je puisse voir quelques amorces réelles à droite ou à gauche (comme, je l'espère, ce blog), il me semble que cela ne soit pas une
préoccupation de la communauté dans sa majorité. Hélas.
1. Plus précisément, du n°419 de mai 2008, page 20-21, écrit par Patrick Philipon.
2. B. Hermann et al., Science, 319, 1362 (2008). Je ne fais que reprendre l'information.
3. Le premier étant bien plus rare, ce qui est, statistiquement et intellectuellement parlant, relativement étrange.
4. Autoblocages, ou blocages demandés pour telle ou telle raison de lassitude justifiée, départs plus ou moins discrets ...
5. En supposant que c'est possible.
6. Oui, c'est un sujet trollogène en ce moment. Lisez ça ou ça pour comprendre.
7. Bien sûr, me répondra le choeur de mes lecteurs.
8. Une ânerie absolue : on prétend par exemple que l'absence d'un consensus (de moins en moins possible sur Wikipédia, comme je l'ai exprimé par ailleurs) justifie une orientation dans un sens
visiblement contraire à celui choisit par la majorité, ou à la réalité. On peut en voir un exemple à partir de cette discussion sur le Bistro.
9. Je n'emploie pas le mot communauté à dessein. Je doute que les préoccupations affichées des uns soient compatibles avec celles des autres.